Panorama

Amulette
© Muséum Emmanuel Liais, Cherbourg-en-Cotentin
Christian Dior
Rose France,
Musée Christian Dior, Granville
©Ludovic Le Guyader
Calcairisation
© Musée de May sur Orne
Statuette
© Musée des beaux arts et de la dentelle, Alençon
Marc, Bohan
Déshabillé,
Musée Christian Dior, Granville
©Ludovic Le Guyader
Droguet en lin et laine
© Musée d'art et d'histoire, Granville
Marc Bohan
Manteau,
Musée Christian Dior, Granville
©Ludovic Le Guyader
Christian Dior
Ensemble 'Cachottière',
Musée Christian Dior, Granville
©Ludovic Le Guyader
Manteau mantelet visite
© Musée de Vire, Vire
Gouttière
© Musée de la Mine, Saint Germain le Vasson
Assiette
© Ecomusée du Perche, Saint-Cyr-la-Rosière
J. Mary
Nature morte aux maquereaux et artichaut
© Musée maritime de l'île Tatihou, Saint-Vaast-la-Hougue

« Les images de voyage qu’on trouvait au Panorama impérial avait ce grand charme que peu importait celle par laquelle on commençait la ronde. (…) Et, à chaque tintement de la sonnette, les montagnes avec la vallée à leurs pieds, les villes avec leurs fenêtres brillantes comme des miroirs, les indigènes exotiques et pittoresques, les gares avec leurs gros nuages de fumée jaune, les coteaux à vignobles avec toutes leurs petites feuilles, tout était profondément imprégné d’une mélancolique atmosphère d’adieu. (…) Ces voyages avaient ceci d’étrange : leur monde lointain n’était pas toujours étranger, et l’aspiration qu’ils éveillaient en moi n’était pas toujours celle qui vous attire vers l’inconnu, mais bien plutôt, parfois, le désir plus paisible du retour à la maison.  (1)»

En cliquant sur le bouton de rafraichissement de la page web, avant que l’algorithme ne génère un nouvel affichage, se produisit en moi un phénomène étrange. Une fraction de seconde accordée par la faiblesse de ma connexion internet lui avait suffit pour m’atteindre. Comment était-ce possible, dès lors que mes fonctions mémorielles avaient été intégralement délocalisées dans un Datacenter ? Mon système était maintenant affecté par le souvenir de la Normandie, avec lequel remontaient les impressions d’une enfance passée entre le bocage et la mer, bottes aux pieds, à la fin d’un autre siècle.

Le panorama dont se souvient Walter Benjamin offre aux visiteurs placés au centre d’une rotonde le spectacle en trompe-l’œil des grandes batailles ou des citées patrimoniales, Rome, Pompéï, Constantinople… Invention emblématique du XIXème siècle, le panorama – du grec qui signifie littéralement « tout voir » – promettait la démocratisation du savoir encyclopédique en substituant à l’expérience réelle le simulacre divertissant. Ainsi cet ancêtre du téléviseur (sur lequel, dans les années 1980, au confins du Calvados, l’on pouvait par beau temps capter deux chaînes) répondait-il au double désir de l’homme moderne à l’égard du monde, désir de totalité et de possession. De plus, il rendait possible le fantasme qui nourrira copieusement la science-fiction comme l’industrie du numérique : voyager sans se déplacer.

Et les créateurs de cette expérience en ligne, baptisée à son tour Panorama, sont deux bourlingueurs adeptes du voyage immobile. Ainsi doivent-ils leur connaissance des chefs d’œuvres de toutes les époques comme des curiosités folkloriques de toutes les latitudes à l’endurance de leurs pupilles devant leurs écrans. Mais dire qu’ils n’ont quasiment pas mis les pieds en Normandie ne saurait trahir la rigueur de la méthode élaborée à l’aune d’une condition où la somme d’informations excède les possibilités de « l’expérience réelle », au point que ce label ne pourrait plus certifier l’authenticité d’une rencontre. Sur ce terrain de jeu, la dématérialisation n’est pas vécue comme le premier acte de l’obsolescence de l’homme et le simulacre ne risque pas d’anéantir la réalité, ni même le camembert.

Ce Panorama a laissé son ambition encyclopédique dans les écueils de la modernité (avec les excès de la domestication de la nature par l’homme). Il ne nous promet pas non plus un voyage impressionniste en Normandie. Où sont Vikings et débarquements alliés, abbayes gothiques, maisons à colombages, cimetières américains ? Tout comme la peinture de Monet, les romans de Flaubert, la moule de Barfleur, la teurgoule de Janville, dans cette version de l’histoire, ils n’occupent pas le premier rôle. Aussi la silhouette du Mont Saint-Michel, les falaises d’Etretat ou les pâturages du Vexin qui enchantent les cartes postales en tête de gondoles servent ici de fond d’écran, ou plutôt de fond de scène, pour un théâtre en deux dimensions. Les images ne s’y font pas passer pour autre chose qu’elles-même, soit un ensemble iconographique issu des collections d’une vingtaine de musées et fonds régionaux d’art contemporain de la Région Normandie.

Ces objets indifférenciés, œuvres d’art, outils, et autres artefacts de la culture savante, industrielle ou populaire, convertis au statut unique de l’image numérisée, feraient-il remonter à la surface quelques personnages secondaires, des histoires périphériques ou exogènes ? Dans un double effet d’aplatissement et d’étirement, ce patrimoine intègre parmi les dentelles d’Alençon et les moules à fromage, des amulettes égyptiennes, l’histoire de la plateforme pétrolière Neptune-Forex et des robes de Paris. Tandis que tombent les catégories, les hiérarchies de genre, et avec elle les distinctions de classes, les œuvres d’art contemporain semblent revendiquer leur lien au terroir ou leur obédience au vernaculaire, en mimant un torchon de grand-mère ou un portail en roue de charrue…

Le photoshopage des clichés a laissé place à des histoires inédites. De nouveaux fantasmes s’élaborent par le rapprochement aléatoire d’une pâture de moutons dans l’entre deux-guerre, d’un naufrage de caravelle en clair-obscur, d’une représentation de la déesse aztèque Tlazolteotl et d’une salle des commandes digne d’une navette spatiale unis par l’hypothèse soudaine d’un lien de cause à effet ou d’un obscur complot. Le plus troublant est que ces récits de science-fiction se fondent sur les testaments les plus objectifs de l’histoire, méthodiquement répertoriés dans les collections publiques. Alors les personnages anonymes reconquièrent leur rôle dans la grande histoire, ou se réinventent des destins héroïques. Ainsi du « type du vieux pêcheur normand », de la femme sous la coiffe traditionnelle, de celle qui a porté la robe « mois de mai » de chez Dior, du mineur à qui a appartenu ces gants marqués d’un étrange stigmate à l’intérieur du poignet droit ; peut-être ont-ils eu une idylle cachée.

Le visiteur remarquera que cette exposition permanente fait la part belle à certains aspects du patrimoine régional, comme les savoir-faire artisanaux, la botanique et le travail ouvrier, en particulier celui des mines de fer. Faudrait-il reconnaître dans ces centres d’intérêt une parenté avec les deux copistes flaubertiens, Bouvard et Pécuchet, qui comptaient assouvir leur soif de connaissances en s’installant dans une ferme normande pour y mener toutes sortes d’expériences ? Savent-ils aussi qu’ils appartiennent à la génération d’enfants qui ont assisté à l’une des grandes séquences de l’histoire sociale régionale avec la fermeture de la Société Métallurgique Normande dans les années 1990 ? La récurrence d’objets inattendus tels que les circuits imprimés ou le droguet (l’ancêtre de la toile de jeans) semblent quant à eux insinuer une métaphore du contexte même de l’expérience (la machine et le net), tandis que les « calcairisations » renvoient à l’allégorie stendhalienne décrivant le phénomène d’idéalisation de la mémoire (la cristallisation). Enfin, si l’on trouve tant d’outils – du fuseau au marteau perforateur – c’est que le sujet principal de ce musée ne serait autre que la main et la sensation du toucher, celle qu’interdit le musée et que l’écran a réduit à une fonction de commande, sans que s’éteigne l’attirance charnelle pour les surfaces imprégnés, ou pas, d’histoire. Malraux remarquait que dans le musée imaginaire, les œuvres semblent nous choisir plus que nous les choisissons ; ainsi agirait derrière l’écran cette main absente, pour tenter de nous toucher.

(1) Walter Benjamin, « Le Panorama Impérial », in Enfance Berlinoise (1932-1933), 10/18, 2000, pp 16-18.

Julie Portier

En arrivant sur panorama-normandie.fr, vous verrez apparaître une sélection aléatoire d’images que vous pourrez déplacer et arranger sur la page devenue espace d’exposition. Vous aurez ensuite la possibilité d’enregistrer votre propre Panorama, lui donner un titre et le partager via le bouton “oeil”.

Musées et collections partenaires du projet
Château de Crèvecœur, Crèvecœur-en-Auge
Ecomusée du Perche, Saint-Cyr-la-Rosière
FRAC Normandie Caen
Maison des dentelles, Argentan
Manufacture Bohin, Saint-Sulpice-sur-Risle
Musée Christian Dior, Granville
Musée d'art et d'histoire, Granville
Musée d'art Thomas-Henry, Cherbourg-Octeville
Musée de la Grosse Forge, Aube
Musée de la Mine, Saint Germain le Vasson
Musée de May sur Orne
Musée de Normandie, Caen
Musée des beaux arts et de la dentelle, Alençon
Musée des beaux-arts, Saint-Lô
Musée de Vire, Vire
Musée d'initiation à la nature, Caen
Musée du Poiré, Barenton
Musée du château de Flers, Flers
Muséum Emmanuel Liais, Cherbourg-en-Cotentin
Musée maritime de l'île Tatihou, Saint-Vaast-la-Hougue
Musée Quesnel-Morinière, Coutances
Musée régional de la poterie, Ger

Commissariat & design It’s Our Playground

Texte Julie Portier

Développement Thibaut Villemont

Typographie créée avec Metaflop

Remerciements
Sophie Vinet (Les Bains-Douches, Alençon)
Margot Frénéa et Élise Fin-Osinski (La Fabrique des Patrimoines)

PANORAMA a bénéficié du soutien de la DRAC Normandie dans le cadre du dispositif REAL (Ressources éducatives et artistiques en ligne), du centre d’art Les Bains-Douches à Alençon et de l’aide logistique de La Fabrique des Patrimoines.
DRAC Normandie centre d’art Les Bains-Douches

Contact
panorama.normandie@gmail.com

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